Le swing de l'âme

La planète bleue par Marvano

© Marvano pour La Planète Bleue volume 04

A l'heure des e-mails et de la 3D en temps réel, la radio reste un média passionnant, souple et léger, dont les coûts de production réduits autorisent des audaces impensables à la télé. Les technologies numériques lui ouvrent de nouvelles perspectives. Pourtant, en 25 ans, la multiplication des FM n'a apporté qu'une homogénéité bien tristounette au paysage radiophonique.
Depuis 15 ans, "La Planète Bleue" ouvre une brèche dans le monolithe de la FM, comme un courant d'air sans poussière.
Ce programme hebdomadaire, diffusé dans toute l'Europe par satellite et podcasté dans le monde entier par iTunes, inaugure une nouvelle écriture radio : le film audio. Un travelling sonore autour du globe, qui n'hésite pas à mélanger les sons les plus novateurs aux musiques les plus primitives, ponctué de petites histoires futuristes truffées d'infos. La réalisation de l'émission, très ambitieuse, est plus proche du cinéma que de la FM. S'il existe une science-fiction musicale, en voici les premiers indices.
Rencontre avec Yves Blanc, producteur de "La Planète Bleue". Voyage dans une autre dimension.

D'où vient "La Planète Bleue" ? Comment en vient-on à créer une émission à contre courant de tout ce qui se fait aujourd'hui à la radio ?
C'est simplement une passion pour l'innovation. Tout ce qui a trait au futur me passionne, notamment dans le domaine musical. En fait, c'est le résultat d'une recherche sur la radio et le disque. En France, le constat est simple : aujourd'hui, toutes les radios font la même chose. Il n'y a ni création ni découverte. Le paysage radiophonique est consternant. C’est dommage, il y a tant à faire... Quant au monde du disque, il est totalement sclérosé. Tant au niveau des musiciens, des médias que des maisons de disques. Il ne se passe quasiment plus rien chez nous. D'ailleurs, il n'y a pas une semaine sans qu'on me demande : "Alors, qu'est-ce qui est sorti d'intéressant ces temps-ci ?" C'est le problème n°1 des gens qui rentrent chez un disquaire : "Mais qu'est-ce que je pourrais bien prendre ?" Il faut bien avouer que les médias, en matière d'accompagnement au choix, font mal leur travail. Pour choisir un disque aujourd'hui, il faut être professionnel ! Je passe ma vie à écouter, à chercher, à débusquer ce qui se fait de nouveau et d'intéressant aux coins du globe. Et, honnêtement, je ne trouve pas des trucs exceptionnels tous les jours... La conspiration médias / showbiz lamine la création musicale. Faillite de la créativité et terrorisme marketing. C'est la même histoire que dans l'industrie automobile : on ne sort plus que des caisses à savon sans saveur, formatées de près, toutes semblables. Les projets futuristes restent dans les tiroirs. Et les artistes doutent sérieusement. Et, tu sais, un musicien qui doute... ses compositions s'en ressentent rapidement. Les gens sont fatigués d'entendre toujours les mêmes niaiseries. Il y a aujourd'hui une majorité silencieuse, qui ne descendra jamais manifester dans la rue mais qui représente un socio-style considérable, parfaitement méprisée par les médias et le marketing, et tout à fait disponible à d'autres sons, à d'autres créations.

La réaction des auditeurs semble te donner raison.
On a été les premiers surpris. Au début, on pensait qu'un programme aussi novateur mettrait quelques semaines à trouver son audience. Pas du tout ! Ça a pris tout de suite. Aujourd'hui, c'est incroyable. Des gens cessent toute activité le dimanche à midi ! J'ai rencontré des auditeurs qui enregistrent et collectionnent toutes les émissions en numérique. Il y a d’abord eu des trafics de cassettes, puis de CD-R, maintenant de fichiers mp3 ! Des peintres travaillent à l'écoute de "La Planète Bleue", des musiciens composent juste après l'émission. J'ai été contacté par des auteurs de roman, des réalisateurs, des gens qui montent des expos, des agences de pub, des bars... A en croire les médias, tout le monde voudrait n'écouter que les mastodontes du compact. C'est faux ! Il est urgent de jeter des passerelles entre les créateurs, les vrais, et les auditeurs. Il est urgent de ré-enchanter la radio.

... d'où l'idée de "La Planète Bleue" ?
Exactement. Parce que des musiques novatrices, en fait, on en fait partout. Au Tadjikistan comme en Espagne, à Bruxelles comme à Varsovie. Même au Brésil, c'est dire ! Simplement, ces artistes n'avaient aucun droit de citée, jusqu'à présent, dans nos médias. Ils trouvent aujourd'hui leur espace sur "La Planète Bleue".

Mais ces musiques ne sont-elles pas souvent difficiles ou ennuyeuses ?
Pas du tout ! Je fais très attention à ça ! "La Planète Bleue" n'est pas le territoire des ethno-musicologues ou des musiques concrètes ! Au contraire, ça reste toujours facile d’accès. Il ne s'agit pas de se prendre la tête entre spécialistes, il s'agit de découvrir ce qui se fait de nouveau et d'intéressant autour du globe. Dans le monde entier, si tu cherches vraiment, tu trouves des musiques nouvelles passionnantes, séduisantes, une vraie source de plaisir. Des musiques qui s'adressent simultanément au corps et à l'âme. C'est précisément pour cette raison que je développe la collection de disques "La Planète Bleue", qui propose un panorama mondial des musiques novatrices les plus somptueuses. On prépare le volume 7.

Quel est ton regard sur la production musicale d'aujourd'hui ?
C'est un strabisme divergent ! Evidemment, en première approximation, la situation est plutôt navrante. Le laminage dance est franchement sinistre. La techno, c'est la disco d'hier, les beaufs d'aujourd'hui. Les néo-beaufs. La pensée clone. Bien sûr, la musique technologique me passionne. Mais pas celle-là. Actuellement, une vague se lève en Angleterre, post-dance, technologique mais pas techno, passionnante. Ce qui vient de l'Est est très intéressant aussi : les pays de l'Est disposent maintenant de notre technologie, computers, samplers, mais ils s'en servent différemment. En Extrême-Orient également : à Tokyo, il y a des chercheurs étonnants, comme Haruomi Hosono ou Aoki Takamasa, un swing splendide. Ou sur l'Ile de Pâques ! Ils font toujours de la musique, là-bas...

Où vas-tu chercher ces musiques incroyables et toutes ces histoires futuristes ?
C'est une double recherche. Pour ce qui est des infos, les thèmes abordés sur "La Planète Bleue" sont très vastes : ça va des nouveaux objets aux nouvelles mentalités. Ou, disons plutôt, des prochains objets aux prochaines mentalités. Je lis beaucoup de presse scientifique du monde entier, je rencontre des chercheurs, des créateurs, des artistes. Pour ce qui est de la musique, il n'y a pas de recette ! Ou plutôt, la recette, c'est la multiplication des sources. J'ai toujours une oreille à l'affût, aux aguets, à l'écoute, disponible. Je travaille avec les maisons de disques, bien sûr. Enfin... la plupart. Mais j'ai mon propre réseau. Je reçois des disques du Japon, des Etats-Unis, des pays de l'Est, des disques qui ne sortiront jamais ici. Et il faut rendre hommage aux musiciens qui me confient leurs enregistrements, souvent bien avant l'édition — ou qui ne sortiront jamais. Il faut une sacrée confiance pour le faire. Un grand merci à eux, les Steve Shehan, Yello, Shimizu, Martin Meissonnier, Michel Redolfi, Wasis Diop, SayCet, Cosmos 70 et tous les autres. C'est une part considérable de "La Planète Bleue".

Existe-t-il des sons récurrents sur "La Planète Bleue" ?
Oui : le son de la pluie, les vagissements du nouveau-né, les conversations des cosmonautes, la vibration ancestrale de la peau des tam-tams, les frémissements informatiques de la science-fiction, le son des océans, le chant des baleines... L'acoustique est à l'océan ce que la lumière est à l'espace.

Quelles ont été les réactions des radios quand tu leurs a proposé "La Planète Bleue" ?
Jean-Claude Arragon et Blaise Duc de Couleur3 m'avaient demandé de réfléchir à un nouveau concept. Je leur ai pondu un truc d'autant plus ambitieux que j'avais la certitude de ne jamais le réaliser, puisqu'à l'époque j’étais rédacteur en chef à Megamix, pour Arte, et mon planning craquait aux coutures. Quand ils ont reçu mon topo, ils ont dit : "OK, on prend !" et moi, je leur ai répondu : "Super, mais j'ai vraiment autre chose à faire !" (rires) Quand Megamix s'est arrêté, je les ai rappelés. Ils étaient toujours partants. Ce ne sont pas des gens banals. Cette radio est unique. Ça fait 30 ans qu'on dit que Couleur3 est la meilleure FM d'Europe...

Tu n'en es pas arrivé là par hasard, ton parcours est très... multimédia !
On peut dire ça. J'ai essayé d'innover à la radio depuis une quinzaine d'années ("Fondu Au Noir" à Radio France, "Culture Club" sur France Inter, "Les Aiguilles Dans Le Rouge" sur Nova, "La Planète Bleue" sur Nova, Couleur3, Radio Canada, Radio Monaco et iTunes, "Les Coins du Globe" sur Radio Suisse Romande - La Première). J'ai été coloriste d'antenne. J'ai beaucoup travaillé sur la rythmique des émissions et des magazines. Ensuite, j'ai été rédacteur en chef à Megamix, sur Arte, pendant 5 ans. Ça a été un travail énorme, une expérience palpitante, très enrichissante, notamment pour le contact avec les musiciens. Pas mal de presse écrite, Sciences et Avenir, Canal +, les agences, Radio Canada... Mais le gros du boulot reste "La Planète Bleue". C'est une recherche permanente.

Ton premier roman vient d’être publié, une histoire résolument tournée vers l'avenir.
Oui, ça s'appelle "Les Guetteurs du passé" ! (rires) C'est l'histoire d'un historien. Un historien un peu particulier, puisqu'il vit au troisième millénaire. Comme la plupart de ses confrères, il s'est spécialisé sur une période bien précise du passé. Son époque de prédilection, c'est la nôtre, la transition entre le second et le troisième millénaire. Il parle donc du présent et du futur proche.

C'est de la science-fiction ?
Pas du tout ! C'est une fable d'aujourd'hui. Car le recul dont dispose cet historien lui autorise un regard un rien particulier, un doigt décalé, malicieux et sombre, sur notre monde. C'est de la social-fiction. Ou plutôt, de la social-vision !

Ton bouquin a-t-il un rapport avec "La Planète Bleue" ?
Je suis mal placé pour le dire. Pierre Charvet, le patron de l'Ecole de Musique Informatique de New York, qui vient de le lire, dit que "La Planète Bleue" est la bande-son des "Guetteurs du passé".

Quel est l'impact des nouvelles technologies sur une émission comme "La Planète Bleue" ?
Enorme et minuscule à la fois. Enorme parce que l'émission est faite en virtuel. Je suis très sensibilisé au virtuel, j'ai été l'un des premiers journalistes à monter en virtuel à Paris. L'ensemble de l'émission est réalisée sur station ProTools et diffusé par Couleur3 et sur iTunes. C’est digital du producteur au consommateur. Chaque semaine, j'envoie l'émission via le web depuis mon studio numérique dans les montagnes jusqu'à la station, et c’est rerouté par iTunes, en podcast, dans le monde entier. Mais il ne faut pas oublier une chose : tout le temps que tu passes face à un écran, tu ne le passes pas à écouter la nature. Moins tu as de choses à dire et plus tu t'intéresses à la mise en œuvre, à la technologie.

 

Entretien Hélène Racaille

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